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· Lettre d'Haïti n°2
Date de création : 06.09.2010
Dernière mise à jour :
29.01.2011
2 articles
roman,times;">Lettre 1
roman,times;">Abbé Bernard MOLTER
roman,times;">Presbytère de LABORDE
roman,times;">Evêché des CAYES W.I. HAITI
roman,times;">Laborde, le 17 septembre 1975
roman,times;">Chers amis,
roman,times;">Me voici en Haïti, à Laborde depuis une semaine. Ce n’est ni à Rome, ni à Athènes, ni à Jérusalem que Jésus à voulu naître, mais dans l’humble étable de Bethléem. Et si Laborde devenait Bethléem pour moi ! Mon Dieu, dans la désolation de ce soir, viens à mon aide… Mais puis-je encore parler de désolation ? Une grande paix m’envahit. Ne serait-ce pas le signe que tu es là ? Il est donc possible de t’adorer ici, de te voir, de parler avec toi. Et ne suis-je pas ici en un pays privilégié ? Parmi les plus pauvres de la terre, éprouvés par une année de richesse. Il n’y a pas eu de récolte de maïs, presque pas de canne à sucre. Celle de petit mil est compromise. Les paysans n’ont plus d’argent pour acheter des charrues, ni même pour les réparer. Ils ne mangent pas à leur faims. Colette et sœur Irénée parlent de spectre de la rentrée : les parents ne pourront pas subvenir au fonctionnement des centres d’éducation populaire. Que de visages marqués par la misère. ‘’M’grangou’’, disent-ils. On comprend qu’ils ont faim. Quand la pluie s’est mise à tomber, tout à l’heure, pendant le repas de midi, nous l’avons regardée comme une bénédiction. Il pleuvra encore ce soir et la nuit, tout le ciel est bas. A l’instant même des gouttes commencent à danser sur le toit de tôle. Merci, mon Dieu. Ce n’est pas dans la mémoire ni dans l’imagination, mais dans le Christ vivant que nous nous retrouvons, amis, en ce moment, à plus de sept mille » kilomètres de distance, par delà l’océan. Ce m’est une grande douceur de le savoir. Beaucoup m’ont fait le reproche de partir et, moi le premier. A présent je suis là sans rien – la malle n’est pas encore arrivée. Je suis anxieux, Seigneur, pour bien des choses, pour ce que j’ai entrepris, pour ma vie même. Et tu ne me demandes qu’une seule chose, si simple : prendre patience. Pour l’instant je regarde. Il m’est impossible de parler avec les gens. C’est dur de ne pas savoir leur langue. Mais déjà leur accent m’a conquis, leur intonation, le chant de leur voix. Dieudit converse, en passant, avec Thomas, un homme du voisinage : - Thomas, comment vas-tu ? - Je suis là. Et toi-même boss Dieu dit ? - Je ne vais pas plus mal. - Et madame va bien ? - Elle va bien, grâce à Dieu ? - Et les enfants ? - Oui, mon cher, ils grandissent. Et les tiens, donne moi de leurs nouvelles. - Nous faisons des efforts. Eh bien, Thomas, au revoir. - A u revoir, boss Dieudit. Dieudit poursuit son chemin. L’éternel échange de politesse. Peut-être l’amorce d’un dialogue. Je me dis : tant que Jésus n’a pas touché nos yeux, nous ne voyons que vaguement, obscurément. C’est après avoir été touché par lui que nous percevons la réalité de chaque être, ce qu’il est, unique au monde. J’ai beaucoup de choses à me faire pardonner : d’abord d’être un blanc, ensuite d’habiter une maison de pierre, et surtout de ne manquer de rien d’essentiel. Clarté de midi, après la douceur du matin. Vers six heures ce soir, la dernière lumière du soleil caresse le mur de ma chambre. C’est la douce plongée dans la nuit : avec la brume vient l’heure orange, puis mauve et enfin la lueur à peine perceptible des étoiles naissantes se découpe sur les mornes déjà enfoncés dans la nuit et sur le géant Macaya. C’est l’heure où la Bien-Aimée du Cantique des cantiques appelle son Bien-Aimé : viens, ami, à la fraîcheur du soir. Descends dans le jardin. Que le vent, le souffle de ton Esprit, passe sur les fleurs que tu y semas toi-même et qu’il en répande l’arôme ! Ce 19 septembre, l’orage a grondé toute la nuit. De partout frappaient les éclairs dans un fracas d’apocalypse. Il pleut à verse depuis deux jours. Le canal d’irrigation, la route et les chemins sont transformés en torrents charriant malheureusement la bonne terre. Les citernes débordent. On disait ce matin qu’il n’y a pas eu de tempête pareille depuis bien longtemps. Et je suis seul au presbytère, incapable de maîtriser les infiltrations d’eau. Je me dis : ce sont des pays violents. Le chat de la maison s’est approché de mon lit au cœur de l’orage, il miaulait, de peur. Le 20 septembre. Il est dans l’évangile un geste tout à fait curieux, celui où, devant la femme prise en flagrant délit d’adultère et ses accusateurs, le Christ se baisse pour écrire par terre. La seule fois où on le voit écrire ! A travers les signes tracés par sa main, chacun se trouvait placé face à lui-même. Un appel silencieux résonnait ainsi dans leur moi le plus profond. Un appel à la vérité et à la miséricorde. ‘’Tandis que j’écrirai, dit un moine de l’Eglise d’Orient, pose ta main sur la mienne, Seigneur, et guide-la. Fais de moi un instrument exact et solide et flexible, par lequel tu écriras dans les cœurs’’. L’ange d’Orléans dont parlait Michèle dans sa dernière lettre, il me semble l’entrevoir, je sors dans la rue, je marche et voici, le Seigneur se tient à mes côtés. Ou plutôt il me précède et moi, je le suis, comme le suivaient les disciples. Savoir que tu es là, tout près qu’avec toi j’avance dans la lumière, que tu es ma force et mon bouclier, cela me remplit de joie. Je ne connais pas encore ceux qui je croise, mais je sais que tu les habites. Quelques visages commencent à s’éclairer : le jeune qui veut entrer comme électricien à l’usine sucrière, un autre jeune qui joue de la guitare, Josy, l’aide soignante, Eugénie, Gertrude, la cuisinière…Il me faut commencer petitement, me mêler à la foule, vivre sans empressement, sentir le peuple, bien apprendre leur langue – c’est un signe de pauvreté -, comprendre leur mentalité. Tout cela, avant de rien faire. Le 27 septembre : j’ai bien peur de Laborde, de la forteresse que risquent de devenir le centre de développement et la cour du presbytère où les bâtiments s’accumulent : la maison du directeur, un nouvel atelier. Il faut de plus en plus d’argent pour subvenir au fonctionnement. C’est la loi de la croissance, selon une certaine logique de développement capitaliste. Où s’arrêtera-t-on ? Quelle image de l’Eglise offrirons-nous ? ‘’Dans le moindre village, remarque Jean, le presbytère et l’habitation des sœurs sont les seules maisons de maître au milieu des habitations’’. Deux poids, deux mesures. D’un côté les représentants de l’Eglise, de l’autre, le peuple. Quand Jésus s’arrête quelque part, la foule se rassemble près de lui. Nous étions à peine arrivés hier dans la cour d’Estelle, que peu à peu les amis arrivaient : la mère, quelques paysans du voisinage, des enfants. La première que je suis allé à Sainte-Hélène, une dizaine d’hommes m’entouraient. Nous nous sommes assis à l’ombre d’un chêne ; je ne saisissais que des bribes de la discussion et ne pouvais parler. J’étais simplement là. Je vos embrasse tous, Bernard